Chercheurs associés
 


Stéphanie Bellemare-Page

Stagiaire postdoctorale, Université du Québec à Montréal
Sous la supervision de Daniel Chartier
Université du Québec à Montréal

Titre du projet de recherche : « Le Nord comme vecteur mémoriel dans la littérature russe actuelle »


L’étude multidisciplinaire des représentations du Nord a permis d’identifier un ensemble de caractéristiques communes aux cultures septentrionales (Hamelin, 1975, 1996) qui sont à l’origine d’une certaine « idée du Nord » (Grace, 2002). Notre choix d’intégrer un corpus russe à ce champ d’étude déjà riche répond moins à la volonté de l’aborder dans une perspective analogique que d’identifier les facteurs culturels, historiques et identitaires qui ont fait en sorte qu’une vision singulière du Nord s’est développée en Russie au cours des siècles, dont l’héritage mémoriel intéresse plusieurs écrivains actuels.


L’idée du Nord a été façonnée par divers courants esthétiques et politiques en Russie au cours de son Histoire, lui donnant une portée à la fois mythique et mystique. Au XXe siècle, l’appropriation politique et discursive du Nord par le régime soviétique a fait de ce territoire un berceau d’utopies et de contre-utopies, fondées notamment sur l’instrumentalisation de la nature et de l’homme à des fins idéologiques : d’une part, par l’exploitation des ressources naturelles en vue du développement du potentiel industriel et minier de l’URSS; d’autre part, par l’exploitation de l’humain, transformé en main d’œuvre servile et soumise aux rigueurs du climat dans les camps du goulag. La conquête du Nord et du cosmos avait, à cette époque, valeur de symbole de la toute-puissance de l’empire russe et a largement nourri le patriotisme et la propagande soviétiques, notamment par les voies de la littérature (Slonim, 1985, 208). Dans l’imaginaire populaire, ces lieux se situaient dans un horizon relativement rapproché alors que c’est l’Ouest et le Sud qui étaient relégués au rêve flou d’un Ailleurs inatteignable, voire hostile, par-delà le rideau de fer.


Malgré le changement de régime survenu au tournant des années 1990, le Nord est demeuré, dans le discours politique russe, indissociable de l’image de l’homme puissant capable de dominer les forces de la nature (pensons aux campagnes médiatiques montrant le sauvetage héroïque d’espèces animales menacées). En outre, il est désormais à l’origine d’une nouvelle utopie économique : celle rêvant de l’exploitation des gisements pétroliers et du potentiel touristique du territoire de l’Arctique, de plus en plus accessible en raison de la fonte des glaces causée par le réchauffement climatique.
C’est chose connue : la chute de l’URSS a entraîné l’abandon de sites industriels, militaires et concentrationnaires dans le Grand Nord russe; ces lieux, symboles d’une « utopie abandonnée » (Fløgstad, 2009), soulèvent à la fois des questions mémorielles et environnementales qui méritent qu’on s’y attarde. Si la tentation est grande de faire table rase du passé et de procéder à un « grand nettoyage » du Nord (zones polluées de la presqu’île de Kola ou de l’archipel François-Joseph), il n’en demeure pas moins nécessaire de se questionner sur la valeur patrimoniale/architecturale d’autres lieux de mémoire: musées, usines, prisons, orphelinats, monastères, etc.


L’objectif de ce projet postdoctoral est d’analyser la façon dont les lieux de mémoire du Nord russe (Nivat, 2007; Rojanski, 2007) sont revisités par la littérature contemporaine. L’écriture autoréflexive de certains romanciers russes actuels cherche souvent à constituer des mémoires individuelles là où les mécanismes de la mémoire collective ont effacé la singularité de chaque être humain. Par la voie de l’ironie, du cynisme ou de la parodie, elle met à distance les mécanismes totalitaires tout en demeurant hantée par ceux-ci, tend à s’arracher aux spectres du passé par des projections délirantes dans l’avenir. Comment le Nord devient-il un vecteur par lequel ce travail de mémoire s’effectue? En tenant compte du fait que la présence du Nord dans la littérature actuelle est souvent indissociable du sentiment d’inquiétude soulevé par les questions environnementales, comment ce travail mémoriel vient-il répondre aux angoisses du présent? Comment les écrivains russes conçoivent-ils désormais l’idée d’un Ailleurs (virtuel, atemporel, anhistorique)? Comment la stratification mémorielle du territoire s’accompagne-t-elle, ici, d’une stratification discursive?


Notre corpus est formé principalement d’œuvres de la littérature russe contemporaine (Dmitriev, Golovanov, Sorokin et autres) et de quelques œuvres d’autres corpus nationaux qui font référence au Nord russe (Fløgstad, Contin). Notre étude, à la croisée de l’analyse textuelle et l’analyse du discours (Maingueneau 2002, 2004), s’appuiera entre autres sur les travaux menés sur les lieux de mémoire (Nora, 1984, 1986, 1992), les mécanismes de la mémoire collective (Halbwachs, 1975), la post-mémoire (Hirsch, 1997) et la littérature russe contemporaine (Mélat, 2006).

 


Publications :
http://www.crilcq.org/stagiaires/bellemare-page-stephanie.asp