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Fabienne Cortes

Étudiant(e)s des cycles supérieurs
Programme d'étude
Maîtrise en études littéraires
Université
Université du Québec à Montréal
Titre du mémoire et/ou de la thèse

«Des romans comme des wampums. Manikanetish (2017) de Naomi Fontaine et Chroniques de Kitchike, la grande débarque (2017) de Louis-Karl Picard-Sioui»

Sous la direction de

Résumé

Selon François Paré (2001), l’essentiel de la littérature se trouverait dans les écritures de l’exiguïté qui constituent aujourd’hui « le tranchant de l’écriture mondiale ». Une intuition que confirme en quelques sorte Carolina Ferrer quand elle affirme l’importance des littératures émergentes et des minorités culturelles pour en finir avec l’eurocentrisme (2018). Yves Sioui-Durand, comme d’autres penseurs autochtones, exprime depuis longtemps l’importance de la place des artistes dans la lutte contre les « définitions colonialistes des institutions étatiques qui cherchent à nous enfermer dans des catégories cul-de-sac » (2016). Ce nous s’adresse aux Premières Nations, mais dès qu’il se donne à lire dans la littérature, il agit sur le lecteur, tous les lecteurs (Iser, 1997). En considérant les littératures autochtones d’expression française comme des littératures de l’exiguïté, je souhaite observer de quelle façon ces littératures autochtones peuvent décoloniser le mode de pensée eurocentrique du lecteur et ainsi faire « violence à l’hégémonie coloniale et à son métarécit d’épopée glorieuse » (Picard-Sioui, 2018).

J’ai choisi d’initier cette étude en entrant dans la réserve, comme nous y invitent Naomi Fontaine et Louis-Karl Picard-Sioui. En 2017, ils publient chacun un roman, deux représentations de la réserve, lieu de cloisonnement pour les Premières Nations depuis la Loi sur les Indiens de 1876 (Dessureault, 2017). Naomi Fontaine est une autrice innue qui a connu un succès important avec son premier roman, Kuessipan (2011), et Louis-Karl Picard-Sioui, poète, romancier et dramaturge wendat, a publié, après plusieurs recueils de poésie, Chroniques de Kitchike, la grande débarque (2017), un recueil de nouvelles dont Louis Hamelin écrit qu’il a toutes les caractéristiques du roman. Je le considèrerai donc comme tel.

Dans Manikanetish, la réserve est celle de Uashat, près de Sept-îles. Quant aux Chroniques de Kitchike, c’est une réserve inventée dont le nom est composé d’un suffixe algonquien et d’un autre d’origine wendat. Ces deux romans ont des personnages-narrateurs forts qui agissent pour lutter contre le mal-être de la jeunesse ou dénoncer les malversations d’un chef corrompu. Ces représentations nous permettent de dépasser les généralisations qui mènent au racisme (Béchard et Kanapé-Fontaine, 2016) et d’exprimer la diversité des points de vue tout en révélant le malaise inéluctable de la « mise en réserve de l’identité », (Gatti, 2006). Ce que je souhaite observer, c’est comment la littérature, et plus particulièrement le roman, peut nous permettre de sortir du processus de réduction étudié par Jean-Jacques Simard (2003). Le sociologue y affirme que les Autochtones du Québec ont été réduits d’une part à une opposition Blanc/Autochtone et d’autre part à une vision passéiste qui les empêcherait d’appartenir à la modernité. Mais il assure que les choses sont en train de changer avec les jeunes générations.

Ainsi, je pose l’hypothèse que les œuvres de Fontaine et Picard-Sioui servent d’outils diplomatiques comme l’ont été les wampums (Havard, 2003), ce qui permet d’initier une rencontre avec la société non-autochtone, et de transmettre les cultures de leurs auteurs, toujours à la manière de ces bâtonnets de nacres utilisés sous forme de ceintures ou de colliers (Vachon, 1970), tel que le relate Yves Sioui-Durand dans un important texte cité par plusieurs auteurs sur les littératures autochtones d’expression française,  « Kaino’i, le wampum rompu. De la rupture de la chaîne d’alliance ou “le grand inconscient résineux” » (2003).